Innovant le rapport Attali (suite et fin) ?

Lors de mon précédent billet, je m’étais centrée sur la forme (titre et communication) du rapport Attali en concluant que celle-ci évoluait étrangement entre « très classique » et  » novatrice » dans la façon de dire les choses.

Je me jetais donc sur l’ouvrage pour savoir si le fond était à l’image de la forme ou non et si, au-delà de tout clivage politique, les idées proposées étaient innovantes, concrètes et porteuses d’un changement positif.

Après avoir refermé le rapport, je dois avouer que j’étais sidérée, à la fois séduite par l’appel d’air et vraiment déçue par les grosses faiblesses qui appauvrissent l’ensemble des idées. Beaucoup de contradictions qui laissent peu de chances à Attali pour que son rapport soit appliqué à la Lettre. Souhaitons que l’esprit en soit conservé.

Ce qui mérite d’être salué :

  1. Plus de 300 propositions concrètes et détaillées qui ne laissent pas un pan de l’économie et de ses acteurs sur le bas côté.

  2. La notion de rééquilibrage et de compensation (même si le peu de chiffres ne permet pas de juger du réel effet de compensation), mais saluons la logique dans une économie qui règle souvent les sujets en faisant des coupes sombres dans les budgets ou les masses salariales.
    Le rapport ne cherche pas à déshabiller Paul pour rhabiller Jacques, il cherche une cohérence et un élan d’ensemble (est-ce le bon ? c’est bien là la question).

Ce qui nuit franchement à l’ensemble :

  1. Certaines idées, bien que concrètes, ne sont pas « tirées » jusqu’au bout. Elles ne sont abordées que sous un aspect (les taxis par exemple voir l’analyse plus bas, pour citer une des propositions qui fait couler beaucoup d’encre).

  2. Les contradictions du rapport sont résumées, à elles seules, entre l’intitulé du rapport et l’intitulé de la conclusion-synthèse.
    En titre et introduction « Libération de la croissance » (vraiment conservateur) et en conclusion (p.225), l’accroche « Faire de la croissance l’affaire de toutes et de tous ». Pourquoi cela vient-il si tard ?

  3. Vouloir le changement, cela ne signifie pas y adhérer.
    Pour Attali, la mobilisation est déjà là puisque le président en place a été élu pour faire les réformes nécessaires.
    Je le trouve vraiment naïf sur le décalage entre volonté des Français et adhésion. Cela me fait penser aux entreprises qui créent une Charte Innovation sans avoir travaillé préalablement le levier « conditions et climat favorisant la créativité et la diffusion des idées ».

  4. C’est au lecteur de faire les connexions entre les parties pour avoir une vision d’ensemble d’un même sujet (notamment pour la recherche d’emploi des jeunes, il faut lier la décision 130 avec la décision 141 ayant trait à la stimulation des fonctionnaires de l’ANPE).

  5. Ce qui est vraiment surprenant dans ce business plan stratégico-créatif, c’est qu’il comporte – comme tout business plan – un rétroplanning de mise en place extrêmement clair et détaillé, tandis que le compte de résultat lié au projet est quasi inexistant et se limité à des grandes masses.
    Comment peut-on accepter un effet d’annonce autour d’un indice très précis de croissance (environ 1 point) sans donner le détail ?

Au fil des idées :

  1. FORMATION
    - Je suis étonnée de la timidité des propositions sur le savoir : internet, les nouvelles technologies et l’équipement qui va avec ne sont (malheureusement) qu’une redite.

    - Attali, qui aime bien les benchmarks avec d’autres pays (et sur ce sujet ce n’est pas moi qui le contredirait si tant est qu’on sache adapter l’idée jugée intéressante à son propre contexte), aurait pû annoncer la couleur et proposer comme en Angleterre la création d’un DIUS, un Ministère Innovation, Education et Compétences (et l’ordre des mots à son importance).

    - Ensuite, le rapport propose la création de 10 pôles universitaires pluridisciplinaires au sein desquels Universités, grandes Ecoles, Entreprises et chercheurs travailleraient la main dans la main.
    Ma question est « quand va-t-on se résoudre à réformer ce double cursus Université et Grandes Ecoles qui ne sert qu’à créer des inégalités d’embauche que tout le monde connaît ? » (je précise que je suis issue de ce système « grandes Ecoles », cela ne m’empêche pas de penser que la coexistence de ces deux types de formation secondaire est vraiment dépassé).

    - Attali parle beaucoup de créativité…qui serait fortement stimulée grâce à internet. L’approche est un peu réductrice, parlons là aussi clairement d’apprendre aux étudiants ce qu’est le Management des Idées : comment on trouve des idées ? comment on les fait grandir, comment on vend une idée etc…

    - Enfin, n’était-ce pas le rôle du rapport de dire que, les domaines de l’épargne et de l’investissement des particuliers vont s’élargir à …la formation. Si les entreprises doivent continuer à y contribuer, l’employé ou indépendant devra également investir et cotiser pour sa formation tout au long de sa vie.

  2. TPE-PME : décision 115 « demander aux grands groupes de publier la part de leurs achats réalisés dans les PME ».
    Pourquoi se limiter aux achats ? Les grands groupes doivent développer des centres « Innovation ouverte », à l’instar des groupes les plus innovants aujourd’hui.
    Ce sont des centres auprès desquels les PME ou start up peuvent venir vendre leurs idées ou obtenir un soutien financier. Pour les grandes entreprises, cela leur offre de vraies opportunités d’innovation.
  3. SANTE :
    Le rapport réitère le besoin d’accroître la notion de prévention et responsabilisation des patients. Comment ? Via toujours plus de campagnes incitatives…On reste un peu sur sa faim !
  4. Développement Durable :
    Construire 10 Ecopolis, pourquoi pas ça existe déjà ailleurs?
    Mais si nous sommes capables d’avoir 10 villes principales complètement réaménagées dans ce sens n’est-ce pas plus crédible et urgent ?
    Surtout si on fait le lien avec le chapître sur la libéralisation de certains services spécialisés (comme les Taxis) où il est dit « la concurrence fait baisser les prix et incite les entreprises à innover p 162 « le réforme ne doit pas seulement se concentrer sur les taxis mais aussi sur de nouvelles offres dédiées à des segments spécifiques de la demande ».
    Libéraliser les taxis, oui, mais s’ils ont des véhicules propres (hybrides, électriques…) ? Se déplacer « proprement » et facilement dans les grandes villes n’est-ce pas l’un des enjeux des Ecopolis ?
    Pour en finir avec les taxis (et leur laisser tout le loisir de proposer leurs idées novatrices et porteuses de valeur ajoutée) : comment dissocier « l’offre de taxis » du thème « Tourisme », de celui des « Transports urbains » et de l’Environnement ?
  5. TOURISME :
    « Décision 107 : adapter l’offre aux besoins des clients ». Rien sur la notion de formation au service client qui, si l’on croit les études sur le sujet, n’est pas notre point fort.
  6. EMPLOI :
    - « Décision 130 : Encourager les jeunes à s’inscrire auprès du service Public même quand ils n’ont pas accès aux allocations chômage afin de bénéficier d’un accompagnement ». Attali a-t-il déjà été suivi par un conseiller ANPE ? A priori non, sinon il ne se serait pas contenté de proposer en parallèle dans la décision 141 « intéresser les agents du service public de l’emploi à leurs performances en matière de reclassement. »
    La performance au résultat…quantitatif revient souvent dans ce rapport, quid du qualitatif ?

    - Dans la décision 149, le rapport évoque plus ou moins la mise en place d’une forme de service civique pour certains.
    Ne faut-il pas réinstaurer un service civique pour tous, pas forcément cumulé sur une année mais étalé sur plusieurs années, tout comme les officiers de réserve restent mobilasables « à vie » ?

  7. Nouvelle GOUVERNANCE :
    - « Décision 315 : Créer une agence de veille et d’orientation industrielle. La France a besoin de se donner les moyens pour mutualiser les instruments de veille technologique pour les mettre au service de son industrie et permettre son développement dans les secteurs de pointe ». Soit, excellente idée !

    Si on proposait déjà à tous les grands groupes de mutualiser leurs pôles veille ce serait pas mal.
    Ensuite, on se serait attendu à des éléments plus pertinents comme l’émergence de Knowledge Intensive Business (ou KIBS), sortes de courtiers en connaissance pour les entreprises. Ces cellules concentrent plus d’informations, peuvent répondre à la demande à une demande entreprise et l’accompagner au-delà des aspects purement technologiques.

    Etc, etc…

En conclusion, ce sont plus de 300 idées qui n’ont pas été assez libérées…et qui risquent de rester lettres mortes.

Mais, si vous faites partie des métiers ou secteurs concernés par ces idées, laissez-vous néanmoins séduire par l’esprit du rapport et son souffle puissant : sachez et osez enfin proposer des idées de croissance partagée.

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