Innovation : quand les pays émergents nous donnent des leçons

La contrainte est inhérente à l’innovation.

Pour beaucoup d’entreprises, l’innovation naît souvent sous la contrainte, la contrainte d’un nouvel entrant, d’une guerre de prix, de clients qui en veulent plus, d’une nouvelle technologie etc…

La contrainte se présente souvent comme une équation tellement paradoxale qu’elle semble impossible à résoudre. Par exemple, la grande contrainte actuelle des entreprises s’appelle « développement durable » ou comment faire du profit tout en étant sociétalement responsable.

Les entreprises commencent juste à esquisser le portrait de ce nouveau Philanthrepreneur.

Regardez ce qui se passe du côté des pays émergents car ce sont eux qui devraient nos

donner des leçons en matière d’innovation dans les années à venir. Pourquoi ? Parce que ces pays cumulent… toutes les contraintes :
  • peu de moyens
  • peu de structures d’aides
  • des sociétés souvent très dichotomiques (très pauvres ou très riches)
  • des modes de vie encadrés par le politique ou à la religion.

et tous les possibles car les innovations qui y voient le jour partent souvent d’une grande ambition appliquée de façon pragmatique à un quartier, quelques personnes…puis gagnent du terrain.

On pense évidemment tout de suite à Yunus Muhammad (Bangladais et Prix Nobel 2006) et la banque de micro crédit « Grameen Bank » qu’il a créé en 1978.
Comme il le dit lui-même : « Je souhaitais juste résoudre un problème local et petit à petit, sans m’en apercevoir, c’est devenu la Grameen Bank ».

Comment est née la Gramen Bank (Source : 80hommes) ? Il est nécessaire de le rappeler pour bien comprendre le couple « grande ambitions/stratégie des petits pas » :

Dans les années 70, Yunus Muhammad se rend dans le village de Jobra, juste à côté de son Université et commence à discuter avec ses habitants.
Rapidement, il prend conscience que de nombreuses femmes sont victimes d’un cercle vicieux dont elles ne peuvent s’échapper. Incapables de s’adresser aux banques traditionnelles (car jugées non solvables), elles sont contraintes d’emprunter 60 Thakas (1 €) à un usurier pour acheter quelques produits le matin, en récupérer 80 de la vente sur les marchés et le soir en rembourser 70. C’est donc le coût prohibitif du capital, si infime soit-il, qui empêche de nombreuses femmes de s’en sortir.

Il décide alors, de sa poche, de prêter 850 Thakas (24 €) à 42 femmes parmi les plus pauvres de Jobra. Ces micro-prêts leur suffisent pour, par exemple, acquérir une poule et générer un revenu quotidien de la vente des œufs chaque jour : « l’objectif était de les faire rentrer dans un cycle économique et d’amorcer un changement de mentalité». L’expérience est un succès mais ne satisfait pas encore son ambition grandissante.

Après avoir, en vain, déployé de nombreux efforts pour convaincre les banques locales d’appliquer sa méthode, il décide de monter sa propre structure et duplique le modèle.

La Grameen Bank, du mot village en Bengali, naît en 1978 et s’étend rapidement dans 20, 40, 100 villages du district.Un quart de siècle plus tard, les résultats sont incroyables : la Banque est présente dans 43 000 villages du Bangladesh, a déjà prêté 4 Milliards d’€ à 11 millions de clients dont 94% sont des femmes (plus sûres et responsables que les hommes).

Les taux de remboursements sont supérieurs à ceux des banques traditionnelles (de l’ordre de 97 % !) grâce à une organisation en groupes solidaires de 5, chacune des débitrices étant responsables des engagements du groupe vis-à-vis de la Grameen. Le modèle est appliqué désormais dans plus de 45 pays à travers le monde, touche 60 Millions des personnes, dont 27 Millions parmi les plus pauvres (dont le revenu est de moins de 1$/jour). Grâce au micro crédit, 3 emprunteurs sur 4 se sortent d’une situtation de pauvreté, et ce définitivement.

Le micro crédit a fait des émules depuis sur le Net (Kiva, Zoopa etc…) et ne s’adresse plus uniquement aux pays émergents mais aussi à ceux qui ne peuvent emprunter dans les pays dits « développés ».

Mais les produits ou services ne sont pas les seuls domaines à scruter. La Harvard Business Review vient de publier un article intitulé « Where will we find Tomorrow’s leaders » ? (Où trouver les leaders/managers de demain?) de Linda Hill.

Linda Hill, professeur au MBA de la Harvard, a étudié la notion de leadership sous tous ses aspects depuis les années 90. Dans l’article, elle donne notamment des exemples de management ultra innovants en provenance d’Inde.

Elle cite la sociéte HCL technologies qui a érigé « Les employés d’abord, les clients ensuite » comme vision d’entreprise plutôt que « Les clients d’abord » comme la plupart des grandes entreprises des pays développés.

Pourquoi cette vision si étonnante ? Parce que cette entreprise a considéré qu’elle avait besoin d’attirer les meilleurs talents pour offrir le meilleur…à ses clients. Et ça marche.

Alors que le marché du travail occidental va connaître une réelle pénurie de main d’oeuvre, les grandes entreprises qui y règnent ne devront-elles pas s’inspirer de ce changement de paradigme ?

De même, ne croyez pas que l’innovation « un ordinateur portable par enfant à 100$ » fabriqué pour les pays les plus pauvres de la planète restera cantonnée à ces pays. Demain, tous les enfants auront besoin d’un ordinateur pour apprendre : son prix et sa simplicité d’utilisation seront le gage de son succès.

Vous êtes sceptiques ? Cela vous paraît trop loin tout ça ?
Pourtant, c’est à portée…de clic !
Suivez le mouvement avec tous les programmes soutenus par le World Resources Institute,
ici ou le blog Innovations in Emerging Markets.

Source image : Fotograph.

3 Commentaires

  1. jeanpierrecanot 8 janvier 2008 Répondre

    Bonjour,

    Sans mépriser pour autant le travail remarquable de Muhammad YUNUS, il ne faut quand même pas exagérer les choses quant aux leçons que nous donneraient les pays en développement par la création de modèles tels que la Gramen Bank.
    Celle-ci ne découle en fait que des modèles coopératifs qui existaient déjà dans l’antiquité à Babylone, qui furent repris en 1661 par les producteurs de bois de micocoulier à la Sauve dans le Gard, puis plus tard par les pionniers de Rochdale, ou le 23 février1885 à SALINS dans le Jura où fut créée autour de Louis MILICENT la première caisse de crédit agricole française.
    L’occasion m’avait été donnée de rédiger la note qui suit sur Muhammad YUNUS, son grand mérite, mais aussi les limites très vite atteinte de son système si l’on n’en reste qu’à ce modèle simple qui n’est en somme que la première étape de tous les modèles qui l’ont précédé depuis des siècles y compris au travers des tontines.

    Muhammad YUNUS, vient d’obtenir un Prix Nobel de la paix bien mérité, pour avoir su développer dans son pays : le Bengladesh, les principes de base de l’économie sociale que nous sommes nous-mêmes incapables de mettre en œuvre dans les pays en développement alors qu’ils – Muhammad YUNUS n’ayant rien inventé- ont été à l’origine de l’immense succès depuis plus de cent ans de structures coopératives et mutualistes européennes, notamment bancaires, dont il faut bien avoir conscience qu’ils ne peuvent en constituer que la toute première étape.
    Dans son livre autobiographique : « Vers un monde sans pauvreté » (JC LATTÈS 1997), le prix Nobel décrivait les difficultés rencontrées dans la mise en place de la Gramen Bank, du fait de l’opposition farouche de ceux que l’on appelle bailleurs de fonds internationaux, notamment Banque Mondiale et Fonds monétaire International.
    Le drame est que cela n’a rien changé aux situations effroyables que connaissent le Niger, le Darfour et bien d’autres pays où les enfants meurent comme des mouches sans que la conscience internationale s’en émeuve outre mesure.
    Le modèle de Muhammad YUNUS, construit de bas en haut, où l’Homme est au centre du système, reste pourtant seul capable d’enrayer les famines en permettant d’assurer cette première étape de développement économique qu’est l’autosuffisance alimentaire des pays concernés.
    Le problème tient à ce que ces principes s’appliquaient au Bengladesh à une population homogène dans sa pauvreté absolue et que l’on entend les appliquer à des populations hétérogènes dans leur pauvreté relative.
    Le résultat est : outre le fait que nous entendons mettre en place nos propres modèles d’économie sociale actuels parfaitement inadaptés, que les plus pauvres parmi les pauvres bénéficiaires des systèmes dits de micro-finance sont strictement cantonnés dans ce modèle bancaire construit et géré par eux, qui, si l’on n’arrive pas à le raccorder au système bancaire traditionnel, même en conservant sa spécificité mutualiste, ne peut rester qu’une « banque des pauvres » à l’écart des grands courants de la ressource bancaire qui doit normalement irriguer tous les secteurs de l’économie.
    On peut lire (Sud-Ouest, 15 octobre 2006 page 1-4) que le responsable d’un grand groupe laitier Français ira au Bengladesh le 7 novembre prochain inaugurer une usine de yaourt réalisée en coentreprise avec la Gramen Bank de Muhammad Yunis .
    S’agit-il donc enfin d’aider les malheureux Bangladais à assurer leur autosuffisance alimentaire, si tant est que le yaourt industriel et parfaitement « sanitized » soit une priorité ? Que nenni, il ne s’agit sans doute que d’une délocalisation permettant soit d’alimenter le marché français dans des conditions satisfaisantes pour les actionnaires du groupe, soit de dégager de cet investissement une rémunération, au demeurant légitime de ces mêmes actionnaires, tant il est vrai que la croissance –la notre- ne se repait que de déséquilibres.

    J’ai montré dans mon livre « Apprends-nous plutôt à pêcher! » que toutes les actions de développement rural que nous entreprenons dans les pays pauvres sont vouées à l’échec, et le resteront tant que nous nous obstinerons à ne les mettre en place que dans notre propre intérêt, en employant de surcroit nos outils actuels au lieu de ceux que nous avons utilisé avec succès lorsque notre propre agriculture était dans la situation de celles que nous prétendons aider.

    Jean-Pierre Canot auteur de « Apprends-nous plutôt à pêcher ! »
    Bergerac le 29 décembre 2007

  2. jeanpierrecanot 8 janvier 2008 Répondre

    Bonjour,

    Sans mépriser pour autant le travail remarquable de Muhammad YUNUS, il ne faut quand même pas exagérer les choses quant aux leçons que nous donneraient les pays en développement par la création de modèles tels que la Gramen Bank.
    Celle-ci ne découle en fait que des modèles coopératifs qui existaient déjà dans l’antiquité à Babylone, qui furent repris en 1661 par les producteurs de bois de micocoulier à la Sauve dans le Gard, puis plus tard par les pionniers de Rochdale, ou le 23 février1885 à SALINS dans le Jura où fut créée autour de Louis MILICENT la première caisse de crédit agricole française.
    L’occasion m’avait été donnée de rédiger la note qui suit sur Muhammad YUNUS, son grand mérite, mais aussi les limites très vite atteinte de son système si l’on n’en reste qu’à ce modèle simple qui n’est en somme que la première étape de tous les modèles qui l’ont précédé depuis des siècles y compris au travers des tontines.

    Muhammad YUNUS, vient d’obtenir un Prix Nobel de la paix bien mérité, pour avoir su développer dans son pays : le Bengladesh, les principes de base de l’économie sociale que nous sommes nous-mêmes incapables de mettre en œuvre dans les pays en développement alors qu’ils – Muhammad YUNUS n’ayant rien inventé- ont été à l’origine de l’immense succès depuis plus de cent ans de structures coopératives et mutualistes européennes, notamment bancaires, dont il faut bien avoir conscience qu’ils ne peuvent en constituer que la toute première étape.
    Dans son livre autobiographique : « Vers un monde sans pauvreté » (JC LATTÈS 1997), le prix Nobel décrivait les difficultés rencontrées dans la mise en place de la Gramen Bank, du fait de l’opposition farouche de ceux que l’on appelle bailleurs de fonds internationaux, notamment Banque Mondiale et Fonds monétaire International.
    Le drame est que cela n’a rien changé aux situations effroyables que connaissent le Niger, le Darfour et bien d’autres pays où les enfants meurent comme des mouches sans que la conscience internationale s’en émeuve outre mesure.
    Le modèle de Muhammad YUNUS, construit de bas en haut, où l’Homme est au centre du système, reste pourtant seul capable d’enrayer les famines en permettant d’assurer cette première étape de développement économique qu’est l’autosuffisance alimentaire des pays concernés.
    Le problème tient à ce que ces principes s’appliquaient au Bengladesh à une population homogène dans sa pauvreté absolue et que l’on entend les appliquer à des populations hétérogènes dans leur pauvreté relative.
    Le résultat est : outre le fait que nous entendons mettre en place nos propres modèles d’économie sociale actuels parfaitement inadaptés, que les plus pauvres parmi les pauvres bénéficiaires des systèmes dits de micro-finance sont strictement cantonnés dans ce modèle bancaire construit et géré par eux, qui, si l’on n’arrive pas à le raccorder au système bancaire traditionnel, même en conservant sa spécificité mutualiste, ne peut rester qu’une « banque des pauvres » à l’écart des grands courants de la ressource bancaire qui doit normalement irriguer tous les secteurs de l’économie.
    On peut lire (Sud-Ouest, 15 octobre 2006 page 1-4) que le responsable d’un grand groupe laitier Français ira au Bengladesh le 7 novembre prochain inaugurer une usine de yaourt réalisée en coentreprise avec la Gramen Bank de Muhammad Yunis .
    S’agit-il donc enfin d’aider les malheureux Bangladais à assurer leur autosuffisance alimentaire, si tant est que le yaourt industriel et parfaitement « sanitized » soit une priorité ? Que nenni, il ne s’agit sans doute que d’une délocalisation permettant soit d’alimenter le marché français dans des conditions satisfaisantes pour les actionnaires du groupe, soit de dégager de cet investissement une rémunération, au demeurant légitime de ces mêmes actionnaires, tant il est vrai que la croissance –la notre- ne se repait que de déséquilibres.

    J’ai montré dans mon livre « Apprends-nous plutôt à pêcher! » que toutes les actions de développement rural que nous entreprenons dans les pays pauvres sont vouées à l’échec, et le resteront tant que nous nous obstinerons à ne les mettre en place que dans notre propre intérêt, en employant de surcroit nos outils actuels au lieu de ceux que nous avons utilisé avec succès lorsque notre propre agriculture était dans la situation de celles que nous prétendons aider.

    Jean-Pierre Canot auteur de « Apprends-nous plutôt à pêcher ! »
    Bergerac le 29 décembre 2007

  3. Bonjour Monsieur,
    Je vous remercie pour votre éclairage sur ce sujet qui me permet de préciser quelques points :
    1/ Vous avez tout à fait raison : les innovations naissent rarement de nulle part et, pour citer les chiffres d’études très recommandables, plus des 2/3 proviennent d’adaptation d’idées déjà existantes dans un autre environnement.
    2/Vous rappelez bien qu’une idée innovante, même simple, est toujours difficile à réaliser (ce que les auteurs du livre « 80 hommes », dont est issu l’exemple de Muhammad Yunus, expliquent à chaque fois, même de façon résumée.
    3/Vous précisez bien, vous-même, que ce qui fait le succès d’une adaptation c’est la mise en perspective d’une idée par rapport à un autre contexte.
    L’adaptation est la clé du succès et le copier-coller ne fonctionne jamais.
    Vous citez ainsi les limites du déploiement de la gramen Bank à d’autres pays…car les contextes sont différents et n’ont pas été pris en compte. Mais je pourrais donner d’autres exemples propres à nos économies de la même façon.
    4/ Enfin, voici les raisons essentielles pour lesquelles j’ai pris l’exemple de la Gramen bank :
    - C’est un exemple connu de tous (via prix Nobel),
    - il illustre le processus d’innovation qui devraient inspirer nos sociétés et plus concrètement « nos » entreprises lancées dans une course effreinée à l’innovation :
    une idée née de l’observation et d’une excellent connaissance du contexte + une idée qui ne cherche pas à conquérir le monde mais à résoudre un vrai problème + peu de moyens de mise en oeuvre.
    - A l’heure où la presse économique a toujours les yeux rivés sur Google, Yahoo et Apple et les innovations technologiques, il me semblait pertinent de montrer que bon nombre d’innovations « durables » seront le moteur de demain et qu’en la matière, le livre « 80 hommes » présente des exemples éclairants…A condition de savoir les adapter !
    5/ Enfin, est-ce que le micro-financement est une solution viable, acceptable pour nos sociétés ? Certainement pas. Mais peut-être faudrait-il prendre le problème dans l’autre sens : pourquoi des individus ont-ils besoin ou doivent-ils y avoir recours ?
    Bien cordialement

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