Quelle gestion du temps pour innover ?

Quel est le livre le plus utile à lire en ce moment pour les pressés-d’exécuter ou pressés-de-transformer ? « Pulsion du temps » de Julia Kristeva.

« Nous vivons aujourd’hui, à travers l’hyperconnexion planétaire, qu’elle soit due à Internet, aux réseaux sociaux ou aux médias, dans un monde de plus en plus globalisé. Ce fait a pour conséquences principalement deux choses, qui s’avèrent à la fois – le paradoxe n’est qu’apparent – contradictoires et complémentaires. D’une part, le temps ne nous est jamais apparu aussi uniforme, compact, fermé, répétitif, comme replié sur lui-même, sans réelles perspectives. D’autre part, jamais il ne s’est révélé aussi ouvert, multiple, diversifié, inconnu, changeant, riche de potentialités les plus variées. Le temps, aujourd’hui, ne s’est pas seulement accéléré. Il engendre également, et peut-être surtout, une invraisemblable quantité d’événements, mais dont le sens réel et profond, cependant, se révèle souvent difficile, dans l’immédiat, à comprendre, à interpréter à sa juste valeur. D’où, ainsi que mon livre nous y engage, la nécessité de pouvoir le décrypter. » Source : Le Point 10 juin 2013.

Quel temps donner à l’innovation est l’un des thèmes de plus en plus récurrents au sein des organisations aujourd’hui…qui souhaitent (re)dynamiser leur capacité à innover. Peut-on innover sans s’en donner le temps ou faut-il se donner du temps pour innover ?

Concrètement je rencontre des managers qui, avec des journées de 72h, pourraient enfin tout faire…alors innover quand et comment ?

Dissocions les temps stratégiques, temps longs et temps courts, qui ne sont peut-être plus les mêmes aujourd’hui qu’hier d’ailleurs.

Le temps stratégique correspond à l’intention et aux signaux envoyés par une direction d’entreprise : innover c’est vital, clarifier les résultats attendus et les priorités, encourager les réflexions du moment qu’elles sont systématiquement remises en perspective avec l’objectif. Mais cela signifie également soit « lâcher-prise » sur les autres types de résultats ou les penser ensemble, objectifs innovation ET autres projets (plus rare).

Le temps long représentait la mesure d’action. Mais ça c’était avant ! Avant internet ! Si les temps de développement de technologie restent longs malgré l’urgence, la contrepartie négative, c’est le présupposé partagé qu’il faut au moins courir après les petites idées, sous-entendu « ce sera toujours ça de pris ou de mieux ». Je reviendrai dans un billet à venir sur la sémantique autour du mot « idées » qui, là aussi, pose problème.
Les « petites » idées jouent un rôle-clé et les entreprises ayant adopté l’approche lean (ou amélioration) peuvent notamment en témoigner.
Comme toujours tout dépend avec quel angle de perspective nous abordons l’amélioration : pour l’amélioration en tant que telle (l »idée est l’obsession) ou nous recherchons les questions auxquelles nous n’avons pas encore répondu (qu’est-ce qui pourrait être amélioré, fait différemment, repensé…?).


De façon logique, les nouveaux temps longs nécessaires à l’innovation se situent dans la capacité à prendre du recul, à trouver de nouveaux temps de respiration et d’inspiration pour pouvoir les digérer, puis réintroduire des idées neuves. 

Le temps long est-il un luxe ? Non, si les deux dimensions « curiosité,ouverture vers l’extérieur » et « production d’idées-adaptées-aux-enjeux » sont bien perçues comme deux polarités interdépendantes et complémentaires. Cela signifie concrètement que les entreprises qui se surfocalisent sur l’ouverture vers les nouvelles idées à l’extérieur et ne les transforment pas… perdent beaucoup de temps.
Quant aux organisations qui cherchent à tout prix le Retour-Sur-Idées risquent d’innover en faisant toujours « plus de la même chose » (= non différenciation à valeur ajoutée). Dans ce dernier cas, l’organisation n’a pas l’impression d’être inefficace…seul le marché lui rappellera en temps voulu.
Le mot « capacité » utilisé plus haut prend alors tout son sens : notre entreprise est-elle dotée de cette capacité / a-t-elle développé cette capacité ? Comment ?

Par extension, tous les temps longs (et souvent compliqués) associés aux changements relèvent aussi du sujet de la capacité et non de l’objectif.
En parallèle, les « temps courts » en entreprise se chevauchent, voire s’empilent avec les limites d’asphyxie induites : stratégie court terme, résultats court terme, multi projets… Les « temps courts » ont perdu de leur ambition originelle : utiliser à bon escient un temps réduit pour atteindre une première étape de résultats ou « donner l’exemple par la preuve ».

Trop de temps courts mis bout à bout ou qui s’entrechoquent accroissent l’entropie (désordre) et le désengagement car le sens n’est plus accessible.
Une des pistes possibles consisteraient donc à redonner du sens aux temps courts, en les limitant ou sur un même temps court, en atteignant plusieurs objectifs (produire plus de valeur avec moins de temps).
Dans ce cas également, prioriser les tâches reste une condition nécessaire, repenser l’exécution de façon plus créative devient une nécessité : que font tout simplement les grands restaurants qui vous servent une quinzaine de plats à leur menu ? Ils ne cherchent pas à vous gaver comme une oie mais à vous faire déguster. Le mot peut sembler vraiment décalé…et pourtant.
Pour aller plus loin néanmoins dans les solutions : peut-on accélérer le temps des projets, le temps des résultats en gardant le même écosystème organisationnel (rôle, fonction, prise de décision…) dans lequel chacun se retrouve avec « plus de » à gérer.

Les temps courts ont aussi pris la forme du Beta (test), de l’impression 3D, de l’optimisation des processus, ou du travail en équipe pluridisciplinaire en amont du développement d’un nouveau projet, service, produit, expérience….Réduire les temps de développement est l’objectif visé mais ils se font sur des idées et chemins connus.

Que faire dans l’inconnu pour réduire le temps ? La logique effectuale plutôt que causale apparaît comme une piste encore peu défrichée. De même que le design organisationnel a de beaux jours devant lui pour repenser ces temps lents et courts !
Culture, prise de risque et gestion de l’incertitude restent des obstacles-clés à l’innovation. La notion de « temps » doit désormais s’y rajouter.

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