Qui va piquer mon fromage ?

« Nous sommes sur une plateforme en feu, encerclée par un violent incendie. Et il y a plus d’une explosion : il y a de nombreux points brûlants qui alimentent un violent incendie autour de nous ». « Nokia se trouve à la croisée des chemins, à une étape où un changement significatif s’avère indispensable et inéluctable si l’on veut que l’histoire se poursuive. » 

Ainsi s’exprimait Stephen Elop, le fraîchement nommé PDG de Nokia, dans un mail envoyé à ses employés le 9 février dernier. Une nouvelle stratégie est lancée : utiliser désormais le système d’exploitation Microsoft Windows Phone et arrêter l’utilisation du système d’exploitation Symbian que Nokia a développé
Ces phrases ont fait le tour du net et des commentateurs bienveillants qui ont émis des « incertitudes significatives » sur ce tournant stratégique. Ces mêmes commentateurs qui arboraient fièrement leur Nokia il y a moins de 10 ans avant de passer à l’Iphone.

Avec le recul, il est facile de pointer les quelques erreurs qui se sont glissées dans la stratégie Nokia et son analyse du marché : miser sur un système d’exploitation avec retards de lancement des Smartphones Nokia équipés de ladite technologie, tandis que les clients s’habituaient à l’interactivité et fluidité de l’ Iphone ou de l’Android de Google.
Ce qui est « intéressant » dans le cas Nokia, c’est la question que tout le monde s’est posée (plutôt que le résultat) : Comment n’ont-ils pas vu venir le problème ? Pourquoi n’ont-ils pas anticipé qui allait leur piquer leur fromage ?*

 En référence au bestseller de Johnson Spencer : Qui a piqué mon fromage ? – Michel Lafon, 2002

Comme l’explique Daniel Burrus, un des experts internationaux en prospective technologique, dans son livre Flash Foresight (comment voir l’invisible et réaliser l’impossible) :

« Plus vous regardez, plus vous voyez. La question essentielle est : où regardez-vous ? » et nous suggère de devenir préactifs (anticiper un problème qui va se poser) plutôt que proactifs (réagir à un problème qui est déjà là). Selon lui, cette posture modifie notre relation au changement : « Nous envisageons le changement comme une rupture, cela est vrai quand ce changement vous est imposé par l’extérieur ». En revanche, si vous avez anticipé et développé vos solutions avant que le changement ne survienne (changement envisagé/réfléchi de l’intérieur) alors le changement est constructif.

A transformations radicales à venir, transformons radicalement notre approche du changement (NDLA : et de l’innovation) si nous voulons être encore là demain sur les marchés.

Cette recommandation fait écho à l’analyse de Gilles Finchelstein dans son opus « La dictature de l’urgence« . Après une analyse du culte de la vitesse, qui n’est pas la partie la plus intéressante, comparée à la deuxième partie dans laquelle il propose de retrouver l’ambition du futur, en jouant sur les rythmes du temps et en redonnant du sens au temps : « retraçons des perspectives en réapprenant le temps long, sans perdre de vue le temps court ».


Pour conclure de façon ouverte, voici un extrait du fameux « Qui a piqué mon fromage », un livre étonnamment simple, étonnamment instructif et que j’aime bien utiliser en jouant sur les perspectives : « qui a piqué/qui va piquer », rappel : 

« Ils étaient quatre. Deux souris et deux minigus (rongeurs plus petits que les souris marqués par l’esprit humain et son ingéniosité). Ces quatre spécimens devaient déjouer le dédale d’un labyrinthe pour trouver le trésor : une montagne de fromage. La réserve était inépuisable à leurs yeux. Flair et Flèche se fiaient à leur instinct de muridés et demeuraient aux aguets. Quant aux minigus, Polochon et Baluchon, leur supposée sagesse humaine avait tôt fait de les convaincre de profiter de la manne. Repus, se prélassant, ils savouraient ce bel avenir assuré. Et l’inimaginable se produisit: le trésor de fromage disparut. Les hauts cris ! Qui a piqué mon fromage? Injustice !

Le changement est inévitable : le fromage change sans cesse de place. 

Nos intuitives souris avaient gardé l’oeil ouvert et, tout en profitant du fromage, elles avaient flairé le vent de changement. Le trésor disparu, elles étaient enclines à redevenir des chercheuses. La nouveauté n’est pas d’abord la fin d’une histoire, mais le début d’une nouvelle. Fidèles à leur intuition, et au terme d’une suite d’égarements, elles trouvèrent un nouveau trésor. Abasourdis, quant à eux, les deux minigus attendaient le retour du passé, animés par du ressentiment, paralysés par la peine et le désarroi. 

Jusqu’au jour où…Baluchon, l’un des deux entêtés à se laisser mourir, décida de lever l’ancre et de partir à la recherche de son avenir. Son parcours le long du dangereux labyrinthe allait lui réserver des heures d’angoisse et de regret même. Mais chaque pas lui redonnait un peu plus de liberté et lui permettait d’acquérir une sagesse unique. Il en a tapissé les murs de son aventure: 

Prépare-toi au changement : attends-toi à ce que le fromage disparaisse.

Anticipe le changement : renifle régulièrement le fromage pour savoir quand il devient trop vieux. 

Adapte-toi rapidement : plus vite tu oublieras le vieux fromage, plus tôt tu en trouveras du nouveau. 

Change : bouge avec le fromage.

Profite du changement : prends goût à l’aventure et découvre la saveur du nouveau fromage. 

Sois toujours prêt à repartir pour profiter pleinement de la vie : le fromage change toujours de place.

Que ferais-tu si tu n’avais pas peur ?

La morale de l’histoire, c’est que Nokia va rebondir (n’enterrons pas trop vite un des géants de l’industrie) mais que l’entreprise ne s’est peut-être pas posée la bonne question préactive.


Pour aller plus loin :

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