Rapprocher les tables pour un Nouvel Ordre Economique

De Belem à Davos, on parlera de développement économique sur fond de crise aiguë comme le titre Le Monde.D’un côté, les dirigeants de pays veulent « redessiner le monde de l’après-crise », de l’autre « définir les règles d’un monde nouveau ».

En fait, il existe déjà dans les faits ce monde « entre-deux » qui réconcilie la confiance, la responsabilité, la solidarité, la communauté et l’activité économique (aspects positifs) mais aussi le repli sur soi, la peur de l’étranger et le grand retour du Village comme vision long terme (pour la face sombre).Où ? Aux Etats-Unis notamment ! Le programme BerkShares, créé il y a deux ans pour la communauté de Berkshire (Massachussets), connaît un vif succès : cette organisation non commerciale a créé sa propre monnaie.

Cette monnaie a rapidement intéressé d’autres communautés. Comme le dit elle-même la fondatrice Susan Witt « nous recevons 3 appels par jour de la part de communautés qui souhaitent créer leur propre monnaie ». Il y aurait l’équivalent de 2 millions de dollars (en Bershares) qui circuleraient et le nombre d’entreprises impliquées dans le programme s’élèverait à 350.
Mais pourquoi cette monnaie et à quoi ça sert ? L’argent bénéficie à toute la communauté et n’est pas réservé à certains : les clients bénéficient d’une remise automatique de 10% sur leurs achats. Les entreprises reçoivent en soutien une forme de parrainage et de soutien. Les organisations à but non lucratif peuvent devenir lucratives en toute bonne conscience en achetant des Berkshares à 90% de leur valeur et en les échangeant à taux plein à leurs adhérents, qui vont eux-mêmes alors bénéficier de remises sur leurs achats
etc… 
En résumé, le programme BerkShares a tout simplément créé une nouvelle approche systémique des flux financiers pour soutenir les pratiques responsables, partager les richesses et faire du chiffre d’affaires. N’est-ce pas ce que l’on attend du Nouvel Ordre Economique à venir ?La constitution américaine interdit normalement les Etats de créer leur propre monnaie, mais il semblerait qu’elle ferme les yeux sur ces monnaies locales (des micro-monnaies ?).

La morale de l’histoire ?

C’est que la refondation du monde financier ne viendra pas des financiers (tout comme les innovations de rupture proviennent très rarement des acteurs en place sur un marché). Surtout, elle ne pourra certainement se faite tant que les conversations se feront en deux points du monde.

Ce modèle est-il généralisable, cela ne semble pas souhaitable mais le principe oui.

La notion de « communauté », glorifiée quand elle porte le sigle « 2.0 » et montrée du doigt quand elle s’affiche réellement, mérite d’être repensée. La communauté c’est l’anti « Terre plate » comme Friedman l’avait repris. Les communautés, ce sont des sortes de petites tables ici et là (pour reprendre la représentation métaphorique du monde de Pablo Neruda dans son Ode à la table), des petites tables qu’il est grand temps de rapprocher pour engager le débat de fond !

Sur les quatre pattes de la table
j’éparpille mes poèmes
étale le pain, le vin, le rôti
(navire noir des rêves)
j’y pose ciseaux, tasses, clous
oeillets, marteaux.

table fidèle
porte-rêve, porte-vie
titan quadrupède.

C’est la table du riche
imposante et caracolante
telle un paquebot fabuleux
chargé d’abondance.
C’est la table du gourmet
belle et bien mise
dans son décor de langoustes gothiques

C’est la table solitaire
dans la salle à manger chez notre tante
quand s’ouvrent les rideaux
et pénètre un rayon de l’été
fin comme une épée
pour saluer sur la table sombre
la paix transparente des cerises.

C’est aussi la table lointaine, la table pauvre
où l’on prépare la couronne
pour un mineur mort,
et de cette table monte l’odeur froide
de la dernière douleur.

Tout près, il y a la petite table
dans cette alcôve sombre
où brûle l’amour et ses incendies
et sur la table
un gant de femme encore tremblant
comme l’écorce du feu.

Le monde est une table
entourée de miel et de fumée
couverte de pommes et de sang.
La table est dressée
elle attend les banquets ou la mort
et nous savons quand
elle nous appellera:
invités à la guerre ou au repas
il nous faut décider
savoir comment s’habiller
pour s’asseoir à la grande table
si nous mettrons les pantalons de la haine
ou la chemise d’amour fraîchement lavée
mais il faut faire vite
on nous appelle déjà:
les enfants, à table !

Pablo Neruda – Ode à la table – « Navigaciones y Regresos » (1959)

Autre billet sur le même thème :
La fin du gratuit et le nouveau contrat économique

 

Marianne Dekeyser

0 Commentaire

Laissez une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>